Publié par Edition Maurice Nadeau

« Les seuls voyages que j’ai faits dans ma vie se limitent en Europe et encore, c’était dans des clubs de vacances », fit-il d’une voix timide. Cela la fit sortir de son silence. « Tu n’es jamais parti dans d’autres continents ? » s’exclama-t-elle. Il secoua la tête. Elle ne cacha pas sa surprise. Elle l’imaginait tellement arpentant le monde avec sa curiosité si aiguisée ! Et soudain, l’évidence. Pourquoi ne pas retourner à Caracal avec lui ? Elle n’avait pas le courage de partir seule là-bas. En revanche, s’il l’accompagnait, les choses se présenteraient autrement ! Elle se sentirait plus forte pour arpenter de nouveau un sol laissé à l’abandon ! Et puisqu’il regrettait son manque de voyages, l’occasion était toute trouvée ! »
Critiques
Selon la doxa numérique, le caracal est un félin d’Afrique, un pistolet fabriqué par une société éponyme, le nom d’un des hélicoptères de l’armée française ou encore une ville roumaine « du judet de Olt, dans la région historique de Valachie ». En outre, et pour faire bonne mesure, j’ai appris qu’en turc « caracal » veut dire « oreilles noires », information que je divulgue sans vérification aucune, parce qu’en matière de journalisme je fais partie de l’école des modernes. Dès lors, lesté de ce nouveau savoir, je me suis plongé dans ce roman où, comme on le …
Santiago Artozqui – La Quinzaine littéraire
France Culture : Du jour au lendemain, 12 avril 2013. À écouter ici
Extrait
« Elle ressortira bien un jour. Avant qu’il ne soit trop tard. Elle ressortira bien un jour cette colère. Une colère aujourd’hui enfouie dans le bas-ventre, au-dessus de son sexe, comme un écho à une voix qui ne peut plus crier. Une colère, qui, telle une hémorragie interne, endommage chaque artère à bas bruit, la vide de son sang et l’entraîne vers une mort certaine.
Coline ne peut plus parler.
Ce qui s’apparentait au départ à une banale extinction des cordes vocales a laissé place aujourd’hui à un terme scientifique.
Il était venu, à l’improviste. Inquiet. Impatient. Obstiné, comme toujours. Rien ni personne ne lui avait autant signifié qu’elle était en vie. Il lui avait demandé de murmurer ne serait-ce qu’un son. Il voulait d’elle un dernier sursaut. L’exhortant à sortir d’un silence qu’il soupçonnait volontaire. Il ne tenait qu’à elle de sortir de cet isolement vocal. Il en était persuadé.
Et puis le décollage était prévu le soir même, il devait la convaincre de plier bagage, de le suivre.
Ce pays, il devait l’arpenter avec elle, retrouver sa maison d’enfance, la réconcilier avec ses souvenirs. Mais aujourd’hui, jour du départ, elle était immobile et mutique, incapable d’agir. Elle ne voulait plus partir. Elle n’eut même pas une expression de désolation pour lui signifier à quel point elle regrettait de ne pouvoir le suivre. Pas une excuse. Aucune déception apparente. Seulement cette ride de repli devant les choses, devant le monde. Lui qui la croyait sortie de cette inertie, de cette passivité morbide. Il n’en était rien.
Il voulait l’aider à s’approprier d’autres images, d’autres paysages. Lui permettre de retrouver des éléments de bonheurs enfouis. Echec cuisant. Elle se dérobait et son incapacité à partir s’apparentait, selon lui, à un refus de sauver sa peau, à un refus de vivre. De se sentir aimée. Rejet d’un possible bonheur. Comme si son être même ne valait rien. Comme si leurs liens ne signifiaient rien.
Il lui en voulait. Mais il se trompait. Elle ne s’était pas tue par simple caprice. Ses cordes vocales ne répondaient réellement plus. Elle n’y pouvait rien. Et puis, à quoi bon se lamenter. Cela reviendrait peut-être. Un jour.
Lui et son exigence… Il avait beau jeu de lui reprocher son mutisme !
Puisqu’il ne retiendrait que ce silence-là… Tant pis, s’était-elle dit. Après tout, cela ne changerait rien. Elle manquait peut-être de courage dans son corps – dans son refus de se rendre sur ce lieu et de le parcourir – mais elle n’en avait pas manqué le jour où il lui avait proposé de retourner là-bas. Savait-il au moins le combat mené pour se projeter ainsi dans un pays qu’elle exécrait ? Elle se sentait épuisée. Connaissait-il l’effort déployé de la mémoire qui ne se souvenait que d’une seule chose, mais qui, au terme d’un lent et douloureux mensonge, tentait l’extraction de quelque belle image ? Se doutait-il, un instant, des cauchemars incessants qu’elle avait affrontés, seulement parce que Caracal revenait dans son quotidien ? Qu’il n’aille pas lui parler de courage ! Elle ne voulait pas de ce malentendu entre eux. Il n’avait pas le droit de se mettre ainsi en colère contre elle, il n’avait pas le droit de lui imposer son point de vie. Elle n’allait quand même pas se jeter à ses pieds pour se plier dorénavant à chacun de ses désirs ! Il lui reprochait de n’être pas assez forte pour surmonter ce voyage ? Il avait raison ! Et alors ? Elle en avait beaucoup fait, songeait-elle ! Maintenant, il fallait qu’elle se repose. Elle le perdrait peut-être. Mais elle resterait libre. Libre d’affronter, comme elle l’entendait, ses propres démons. Il finirait peut-être par comprendre. »
